vendredi 17 septembre 2010

Qui précède l'autre ? La peinture ou le polissage du marbre ?

En préambule, voici le témoignage d'une rescapée du tremblement de terre de 2008 :
"J'étais allé passer mon permis de conduire à la ville voisine avec beaucoup de jeunes, d'amis de mon école. Il y avait beaucoup de candidats, alors on m'a demandé de revenir le lendemain. Je m'éloignais du bâtiment administratif quand la terre s'est mise à trembler violemment. Un bruit énorme s'est fait derrière moi. Je me suis retourné et ai vu le bâtiment administratif s'effondrer en même temps qu'il s'enfonçait dans le sol qui s'ouvrait. J'ai couru de toutes mes forces. ..Nous nous sommes retrouvé après à plusieurs de notre ville. Il n'y avait plus de route : partout des éboulements mélangeant les pierres et les arbres. De temps en temps, il y avait de nouveaux éboulements. En groupe, nous avancions lentement. Une fille s'est énervée "on va trop lentement, je m'inquiète pour mes parents, je vais avancer plus vite toute seule". Elle sautait de pierre en pierre. On l'a vu, à 500 m devant nous, se faire emporter un éboulement".

Comment de morts ensevelis sous l'épaisseur des rochers ? Combien d'âmes errantes qui, jamais plus, ne rencontrerons leur famille. Face à la violence de la montagne qui tremble, face à l'eau qui déferle, comment préserver la part d'humanité ? Une des réponses est d'isoler dans la pierre, ou dans l'eau, un état qui n'ait de sens que pour les humains qui les regardent. Dans certaines pierres, dans certains paysages d'eau, enfin nous rencontrons les âmes de ceux qui ont été brutalement arrachés à la vie.
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Regardons cette image. Cela évoque la surface d'un étang. Est-ce une peinture ?

Cependant les ondulations suggère une logique de plissé. Curieuse peinture .. Ce plissé est normal, car malgré l'aspect vaporeux des couleurs, nous avons affaire à du marbre : un marbre célèbre, extrait de carrières proches de la ville de Dali, dans le Yunnan. Ce gros plan est la photo d'une plaque de marbre longuement polie. Cette plaque de marbre est nommée une "pierre de rêve" ou « peintures de pierre ». Il y aurait une sorte de pierre qui rêve, une pierre qui devient peinture.

Voici le témoignage d'un historien chinois
" Ces images, qui répondent en France au nom plus poétique de « pierres de rêves », sont apparues en Chine vers le XVIIe siècle, et connurent une vogue inégalée au tournant du XIXe siècle lorsqu'un lettré célèbre, Ruan Yuan (1764 - 1849), commença de les collectionner et d'y inscrire des colophons, d'y (faire) graver des sceaux pour leur donner l'aspect de vraies peintures". En voici un exemple.


Au XVII ème siècle chez les lettrés chinois, ces images minérales furent appréciées pour leurs qualités artistiques propres. Faisant écho à une tradition picturale millénaire, la peinture de paysage monochrome, les pierres de rêve produites par la nature se trouvaient en parfaite osmose avec les œuvres créées par l'homme. De telles correspondances expliquent assez bien l'engouement qu'elles suscitèrent auprès des amateurs de belles choses, dès que furent découverts au Yunnan les marbres dont sont tirées ces « peintures de pierre », comme on a coutume de les appeler en Chine.


Fonctionnaire, Ruan Yua fit une carrière brillante qui le mena dans plusieurs provinces de la Chine, jusqu'aux plus reculées. C'est sans doute lorsqu'il fut en poste dans le Yunnan, dans l'extrême sud-ouest de l'Empire, qu'il acquit des plaques de marbre provenant de la région de Dali, où aujourd'hui encore sont exploitées d'importantes carrières à cet effet. Il établit un catalogue de ses collections de pierres rares, et ce catalogue, lorsqu'il fut publié dans le courant du XIXe siècle, popularisa auprès d'une classe de collectionneurs plus large encore ces peintures sorties tout droit de la nature.


Contrairement aux peintures sur papier ou sur soie qui n'étaient exposées qu'en de rares occasions pour une contemplation éphémère, les pierres de rêve étaient encadrées et suspendues au mur. Faisant partie intégrante de la décoration d'une riche demeure, elles y constituaient un élément visible quotidiennement pour son propriétaire. Ce sont des pièces de petit format, rond ou carré le plus souvent, mais disposées dans de très larges cadres. Ces derniers, en bois, associent en général deux essences rares de couleur sombre et ambrée, choisies pour contraster fortement avec le fond de couleur crème ou blond des « peintures ».


Lecteur, si tu souhaites décorer ta maison, cette boutique, proche des carrières de Dali, t'offrira un large choix.


Cependant, nous ne croyons pas à l'antériorité de la peinture sur papier de riz par rapport au polissage de ces images minérales. Il semble que le polissage du marbre était une technique maîtrisée 1000 an avant J.C.  La maîtrise de la confection du papier de riz est arrivé plus tard. Avant le papier de riz, le papier était fait de grosses fibres de coton, de plantes diverses, n'autorisant que des inscriptions simples.

Nous pouvons faire cette hypothèse : ce sont de telles images à la fois minérales, nuageuses, vaporeuses qui ont inspirées les images d'étang et de montagne que l'on trouve dans les peintures sur papier de riz  !


Regardons ce  marbre : la multiplication des plissés semble la matrice à partir de laquelle sont fait, dans la peinture chinois, au sein d'une mer de nuages, les plissés de la montagne. Ainsi cette peinture :


Développons  notre hypothèse : si les thèmes de l'eau et de la montagne sont si répandues dans la peinture chinoise, c'est parce que les peintres ont cherché à égaler la beauté naturelle des images minérales proposées par le marbre poli  !

En fait, ce qui est troublant pour le voyageur qui s'y connait en peinture, c'est de constater la similarité entre le profil d'une montagne dans les nuages et les plissés colorés du marbre. Considérons cette vue, prise d'un bateau descendant la rivière Li. Cette vue se retrouve dans de nombreuses  peintures chinoises.


Tout se passe comme si, en son sein, la montagne reproduisait en elle ce que l'homme voit de cette rencontre entre la pierre et les nuages. Tout se passe comme si la montagne accueillait l'humanité en son sein. Dans l'autre sens, par cette mise à jour des plissés du marbre, c'est comme si les âmes des morts ensevelis dans la roche, enfin, retrouvaient la communauté humaine, trouvaient le chemin des maisons familiales.

Ainsi, dans le Yunan, certaines portes des maisons sont flanquées de part et d'autre par ces plaques de marbre : " Vois, âme errante, ici est la porte de la maison familiale".

Le plissé minéral est rythme, au sein de la roche comme au sein des nuages. Avec cette hypothèse de l'antériorité de l'image minérale  sur l'image picturale, nous comprenons mieux l'injonction fait par le maître au peintre débutant : "si ta pensée ne connait pas son rythme, alors tu ne sauras pas saisir le rythme du paysage".

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Un ami me rappelle que, dans la culture chinoise, le nuage n'est pas seulement le partenaire de la montagne, il est également le partenaire de la pluie. L'expression "les jeux de la pluie et des nuages" symbolise l'acte sexuel.

Nous noterons que la pluie est la présence soudaine de l'eau. D'une certaine façon, l'éjaculation est une "petite inondation", qui évoque la "grande inondation emportant gens et bêtes sur son passage". Mais éjaculation oppose la vie à la mort par noyade dans la violence aveugle des des pluies et des flots.

L'art érotique apporte la douceur de la rencontre et le rythme maitrisé des corps. Survient le liquide séminal : c'est autour du futur bébé que la famille, que la communauté va se rassembler.

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