mercredi 10 novembre 2010

Retrouver en nous la femme originelle !

Dans un roman, toutes les Qualités se valent

Dans un message précédent, j'ai suggéré que le cadrage de l'Action Conforme [Action mobilisant un Objet conforme avec une Qualité conforme] dans un roman comme Au bord de l'eau donnait plus de poids à la "logique de l'Objet", qu'au "système de la Qualité finale".

Quels procédés concrets le roman met-il en oeuvre ?

Tout d'abord il y a une multiplicité des personnages, chacun ayant sa manière à lui de mener une épreuve. Lorsque le système de la Qualité Finale prime, c'est pour ériger une Qualité en Qualité finale, et subordonner les autres qualités à cette finalisation. Cela revient à ordonner et à qualifier les Objets (êtres vivants et inanimés) selon cette subordination des Qualités. Ainsi l'Objet-femme est subordonné à l'Objet-homme.

Dans le roman, toutes les Qualités sont mises "à égalité". Aussi, je dirai que si des épreuves - un duel, une accusation, une tromperie, une rencontre avec un tigre, etc.. - sont similaires, aucune ne suivra un déroulement identique. Par exemple, lorsqu'il s'agit de tuer un tigre, les circonstances varient. Wu Song tue un tigre à mains nues qui terrorise la population.  Par contre, de Li Kui,  il est dit qu'il massacre quatre tigres qui ont dévoré sa mère.

Si bien que le plaisir du lecteur nait de la perception des différences entre les déroulements des épreuves et les révélations diversifiées de Qualités témoignées par les Objets.

Le roman met en scène les confrontations culturelles

Les Qualités se valent, certes, mais gardent leur consistance. La vie culturelle de la Chine est caractérisée par la confrontation de cultures différentes  : l'animisme, le taoïsme, le bouddhisme, le confucianisme. Les unes insistent sur la conformité du comportement social, les autres sur la conduite de soi, les unes sur la reproduction, les autres sur la transformation.

Ce qui fait l'intérêt d'un roman, c'est la cohérence apportée dans la mise en scène des systèmes de Qualités et la description des interactions entre ces systèmes. Cette interaction est simple lorsque un preux est traité " injustement " devant un tribunal pour meurtre de juste vengeance ou inscription écrite sous l'effet de l'ivresse. Les valeurs d'honneur ou de sincérité entrent en conflit avec les valeurs de respect des lois sociales et de l'autorité de l'Empereur selon des rituels sociaux codifiés.

Mais la description de la confrontation est d'autant plus subtile et captivante lorsque elle oppose le mari et l'épouse, deux amis, un disciple et son maître, et surtout le personnage à lui-même.

Ce qui est passionnant dans le roman Au bord de l'eau, tient à ce que chaque personnage ne peut être qualifié de "parfait". Un  comportement "Qualité conforme" dans une situation sera suivi de la manifestation d'un comportement non conforme, mais pourtant effectué avec la même Qualité.

Un exemple immédiat est fourni par les discussions des lecteurs autour du chef de la bande réfugiée dans le Mont Liang, Song Jiang. Beaucoup de lecteurs chinois ont une opinion critique à l'égard de Song Jiang, qu'ils accusent de traîtrise à l'égard de ses frères d'armes. C'est en effet en étant au service de l'empereur, et plus particulièrement lors d'une campagne militaire contre un rebelle du nom de Fang La (ou Fang Xi), que le groupe va commencer à s'affaiblir et se diviser.

Il est aussi reproché à Song Jiang d'avoir tué Li Kui, en lui faisant boire le même vin que celui avec lequel il fut empoisonné. Beaucoup de lecteurs chinois estiment  irréaliste la fin du roman, car Song Jiang aurait pu assurer une meilleure situation à ses compagnons.

Par rapport à ces critiques, rappelons que Song Jiang est devenu un brigand à son corps défendant. Sa vie bascule une première fois lorsqu'il prend le risque d'aider Chao Gai et six autres héros du roman, coupables d'avoir volé les cadeaux d'anniversaire destinés au ministre corrompu Cai Jing.

Son épouse infidèle, Yan Poxi, menace de le dénoncer aux autorités lorsqu'elle découvre une lettre de remerciement signée Chao Gai à l'attention de Song Jiang. Tuant sa femme en essayant de récupérer le document, Song Jiang n'a alors plus d'autre choix que de devenir un rebelle. Au Mont Liang, ce n'est pas lui qui s'érige en chef de bande : ce sont ses pairs qui le désignent comme chef.

Song Jiang incarne la Qualité de la Fidélité à la parole donnée et la loyauté envers le Premier Engagement. Le roman décrit comment cette Fidélité est mise à l'épreuve, mise à l'épreuve dans des alternatives de vie ou de mort. Être fidèle à son épouse ou à son "grand frère" Chao Gai , être fidèle à sa bande ou à l'Empereur. Les alternatives débouchent sur des échecs dont les effets sont dramatiques : la mort de ceux que l'on aime.

Cependant, là où le roman devient formidable  - ce qui a fait dire à certains critiques que Au bord de l'eau est le plus grand roman de la littérature mondiale - c'est que l'échec apparent d'un personnage révèle un ressort culturel caché. Ce qui est échec pour la Qualité incarnée par le personnage de Song Jiang est réussite pour la Qualité d'un autre personnage : Li Kui. En se faisant accompagner par Li Kui dans sa mort, Song Jiang permet l'accomplissement de la Qualité incarnée par Li Kui : l'énergie de la Femme ancêtre.

Li Kui, celui qui peut tuer sans pouvoir être tuer, est paradoxalement heureux de mourir de la main même de son chef. Voici les circonstances :

Song Jiang, est piégé par des magistrats corrompus qui lui ont offert un vin empoisonné : il sait qu'il va mourir. Il craint alors que Li Kui ne cherche à venger sa mort en se rebellant contre l'Empereur, ce qui les ferait tous deux rester dans la postérité comme des bandits, non comme des héros. Song Jiang invite donc Li Kui et lui fait boire le même vin. Plus, il lui dit pourquoi il empoisonne. Li Kui ne témoigne aucune colère, se contentant d'un seul souhait : être enterré aux côtés de Song Jiang.

A la fin du roman, Li Kui réapparait une dernière fois dans un rêve de l'Empereur : alors que ce dernier se voit dans le repère des bandits du Mont Liang, où les différents héros l'accueillent avec déférence, Li Kui surgit haches en mains et se rue vers le Fils du Ciel... Ce dernier se réveille juste avant de recevoir un coup fatal, et sa maîtresse, Li Shishi, lui explique que les Saints Hommes ont le pouvoir d'apparaître dans les rêves des vivants...

En mourant, Li Kui s'accomplit donc comme Saint Homme. Cette qualité de Saint Homme avait été suggérée dans des aventures antérieures le mettant aux prises avec des Sages Taoïstes.Cependant, le roman ne dit pas "Li Kui est un Siant Homme". Il met en scène l'épreuve dans son lieu et son moment. Li Kui, force brutale, force immaîtrisable de la Nature, finalement se règle par les valeurs de Loyauté et de Fidélité.

Li Kui ou une des unifications de la culture chinoise

Je tiens la figuration de Li Kui comme une clé fondamentale de la culture chinoise. Au début du blog, j'ai insisté sur la diversité des symboliques des différents peuples, des différentes cultures que la culture chinoise à chercher à intégrer. Cf les tableaux que j'ai proposé.

J'ai posé comme hypothèse que pour trouver des articulations, la culture chinoise a recherché des fondements communs. Par exemple, les figures antinomiques du Phénix et le dragon ont été articulées autour de la communauté tenant la " ligne communautaire de l'énergie" dans la fête du bateau dragon. L'énergie de l'équipe Phénix - la communauté rassemblée - se déploie au cours d'une épreuve qui met en jeu la maîtrise de l'eau en conduisant le bateau Dragon. Le déploiement de cette énergie reprend la figure du déploiement de la fleur.


Tenir la ligne de l'énergie, c'est à la fois chevaucher le Dragon comme respecter les lois qui apportent au royaume la prospérité et aux habitants, la justice. Il y a un lien étroit entre la fête des Barques-dragons et la commémoration du suicide du poète Qu Yuan, célébré pour ses mérites civiques. La plupart des Chinois font de ce suicide la raison de la course.

 Les Qualités figurées par Li Kui, selon moi, introduisent une unification entre le Bouddhisme et le Taoïsme. Voilà mon raisonnement. D'abord mes deux prémisses :

1/ Le bouddhisme est une variante des rituels de purification de  l'âme des morts

Dans le Bouddhisme, l'être vivant est l'incarnation d'un mort qui n'est pas complètement purifié. Le corps et ses passions, ses souffrances, représentent les bribes de chair qui s'attachent toujours à " l'os de l'âme ". L'enjeu est donc de mourir absolument, de parvenir au Rien. La mort doit donc être facile à accepter. De même, cela doit être facile de faire mourir une autre personne.

 Dans le roman Au bord de l'eau, toutes les transgression morales sont décrites et notamment le plaisir de tuer sans discernement ou de manger vivant un homme. Li Kui, le tourbillon noir, incarne ces transgressions.

Sans doute, ces tueries, ces atrocités, ce cannibalisme, ces transgressions étaient régulièrement pratiquées par les soldats, les bandits ou des personnes assoiffées de vengeance.

Mais dans le roman, il se dégage un sentiment que la mort représente l'épreuve de vérité. Li Kui figure la facilité de la mise à mort. Rien ne résiste à la mort en marche.

Celui qui meurt a plusieurs devenirs. Le plus exemplaire des devenirs est incarné par le sage Taoïste que Li Kui coupe en deux au milieu de la nuit. Au matin, Li Kui retrouve le sage bien vivant, en train de prier paisiblement. Le Sage Taoïste figure le mérite et le savoir dans l'effort pour l'immortalité.A l'inverse, les hommes méprisables sont comme de la viande d'animal. Qu'ils soient déjà morts ou encore vivants, ils sont justes bons à fournir des escalopes ! Li Kui les découpe en tranches comme il le ferait d'un bœuf.

2/ Le Taoïsme représente le pouvoir de l'homme sur la femme.


Nous avons, au cours des message précédents, commentés plusieurs manifestation culturelles du pouvoir du Yang masculin sur le Yin. Ce pouvoir ne s'exerce pas seulement par la fortification du Yin de la femme grâce à la présence en elle du Yang masculin. Ce pouvoir s'exerce par la capacité de l'homme à faire usage en lui du Yin féminin pour s'assurer l'immortalité.


L'homme est à la fois homme et femme. En contre point de l'excitation sexuelle de la femme, est vraiment homme celui qui articule son propre Yin, sa femme virtuelle, à son Yang. La semence mâle fait retour vers le cerveau comme semence à la fois mâle et femelle. C'est la métaphore, selon moi, de la Nature domestiquée par la Société. C'est la pulsion animale canalisée par la Règle.


J'en viens maintenant à la conclusion de mon argumentation


Unifier Bouddhisme et Taoïsme par une femme ancêtre pur Esprit

 Dans le Bouddhisme, la Qualité Finale est "la Mort". Dans le Taoïsme, la Qualité Finale est "la femme Réglée" (je m'autorise ce jeu de mots). Pour qu'il y ait un fondement commun, il faut qu'il y ait, à l'origine des hommes et des femmes, une "femme morte, ancêtre survivant sous la forme d'une Règle", une "Nature, morte en tant que corps, mais survivant comme Esprit de Règle / Esprit de Société". 

Dans le Bouddhisme frotté au Taoisme, je conjecture que le Sage n'est plus enfanté par une femme réelle, mais par une femme ancêtre. Se purifier, c'est aller au bout de la purification de la femme ancêtre, afin qu'elle ne soit plus qu' Esprit de Règle.
Dans le Taoïsme, l'homme, au moment même de l'acte charnel, va susciter en son corps la femme ancêtre. Mais l'enjeu est de transformer, dans la remontée de la semence vers le cerveau,  la femme ancêtre en pur Esprit.

L'excitation de la femme réelle facilite la venue de la femme ancêtre entre les deux amants. La femme y gagne une réassurance. L'homme, lui y gagne bien plus. La fusion avec la femme ancêtre possédant l'immortalité de l'Esprit lui communique. l'immortalité.

En attendant le rapport sexuel, comment se manifeste structurellement la place de la femme ancêtre au sein de l'homme. Elle se manifeste comme énergie inépuisable, passions irrépressibles, indifférence à la mort, la sienne comme celle des autres, attachement à la mère . Nous avons là les caractéristiques de Li Kui.
 
Les lecteurs notent comment Li Kui est attaché à sa mère, comme à toutes les mères. Cependant, cet attachement se concrétise par un épisode de dévoration de la mère par des tigres. De la mère il reste que des os ! Mais, fort de cette mère réduite en os, Li Kui va tuer les quatre tigres responsables !

Voilà le récit :

L'importance de prendre soin de sa mère
Li Kui se distingue par son courage et sa férocité, étant toujours en première ligne et éliminant multitude d'ennemis avec ses deux haches. Il est surnommé Tourbillon noir. Membre incontesté de la bande du Mont Liang, Li Kui décide d'aller chercher sa mère pour la faire vivre à ses côtés. En route, il se fait attaquer par un bandit de grands chemins, Li Gui, qui clame être Le Tourbillon Noir. Facilement défait, il ne doit sa survie qu'à la piété filiale de son vainqueur : il lui raconte être contraint d'endosser le rôle de voleur pour nourrir sa mère, âgée de 80 ans.

Ému par cette invocation à la mère, Li Kui laisse partir Li Gui et lui donne même un peu d'argent. Plus tard, Li Kui arrive dans une maison où il demande l'hospitalité et nourriture à la femme présente. Lorsque le mari de celle-ci revient, il s'agit de Li Gui. Li Kui parvient à entendre une de leurs conversations : ils veulent capturer Li Kui pour l'échanger contre une récompense auprès des autorités.

Furieux d'avoir été trompé, Li Kui tue Li Gui, tandis que la femme de ce dernier s'échappe.  Li Kui, qui a faim, n'hésite pas à prendre de la viande sur la jambe de sa victime et de la faire griller afin d'accompagner son bol de riz d'un peu de viande. Acte de cannibalisme !
Li Kui massacre quatre tigres

Quatre tigres massacrés pour avoir dévoré la mère du Tourbillon Noir

De retour dans son village natal, Li Kui retrouve son frère Li Da, qui le dénonce aux autorités. Le Tourbillon Noir s'enfuit avec sa vieille mère, la portant sur son dos.

En chemin, ils s'arrêtent à une colline pour se reposer. La mère demande de l'eau, et Li Kui s'empresse d'en chercher. A son retour, il ne reste que quelques morceaux du corps de la vieille femme, dévorée par des tigres.

Fou de rage, Li Kui va traquer et attaquer les fauves dans leur tanière. Il en massacre quatre, se rendant ainsi célèbre auprès des chasseurs locaux. Cette célébrité ne peut néanmoins atténuer sa tristesse.



La femme qui accouche, symbole de la transmission du savoir

 Le hasard de mon voyage en chine m'a mis en présence des peintures de Huashan. Je les imagine facilement munies de haches à chaque main, tourbillonnant sur elles-mêmes.



Je viens de montrer à une série d'amis et de connaissances, mon analyse de ces peintures rupestres de Huashan dans le Guangxi. Plusieurs confirment que cette figuration évoque une représentation répandue en Océanie et en Asie de la femme originelle. Les bras et les jambes écartés seraient la stylisation d'une femme qui accouche. L'étoile dans le cercle styliserait la protection apportée au bébé.

Cette femme symboliserait la transmission de la tradition et des règles. Sur le site du Musée du Quai Branly
on peut lire :
"Dans les cultures non occidentales, les effigies féminines incarnent souvent des ancêtres.
En relation avec le monde des esprits, d’un au-delà dont elles sont les figures tutélaires, elles représentent aussi des déesses-mères ou des divinités farouches, protectrices, porteuses de sagesse, nobles ou hiératiques, gracieuses ou sensuelles, le plus souvent symboles de fertilité.
Quant à l’image de la maternité, récurrente dans l’art africain essentiellement, elle renvoie à l’idée de perpétuation du lignage ou du clan, et de transmission du savoir
."


Sans doute, vous m'accuserez d'extrapoler à partir de bribes de lectures ou de rencontres de hasard en voyage, une hypothèse hautement fantaisiste.

J'insiste : mon hypothèse porte en elle des éléments de cohérence qui apportent des clés de compréhension de faits culturels anciens et modernes.

Par exemple, dans le film de Chou Chou qui s'appelle " Si près du soleil ", pourquoi la mère est-elle absente dans la famille d'accueil de la femme étrangère. Il est suggéré dans le film que cette femme étrangère vient de l'Occident. Mais ne serait-elle pas la réincarnation de la femme ancêtre, cependant malade des maux de la société moderne ?

Les deux voies chinoises de la femme ancêtre dans l'homme et la femme

Dans le schéma ci-dessous, je synthétise le propos du message. A  l'origine la femme ancêtre, figurant à la fois la femme qui accouche et les os purifiés du cadavre. Situé dans le Nirvana, elle resplendit de lumière.

A l'organe sexuel de la femme - situé dans la montagne Nature - répond l'organe féminin de l'homme, stimulé par les secrétions de la femme.

L'homme, quittant les passions et la folie guerrière de Li Kui devient alors immortel. Quant à la femme, ressourcée en énergie, rêve de pierre, elle contribue à faire fructifier la nature : enfants et jardin.


Notons la singularité du pictogramme qui symbolique l'homme : deux mains au bout de deux bras écartés. N'est-ce pas accueillir, de la femme ancêtre, le Don des valeurs à respecter ?

Notons, à l'inverse comment le pictogramme de la femme se caractérise par la soumission : les bras sont croisés, les jambes sont repliées. Je conjecture que c'est le Respect du à la femme ancêtre, considérée comme Mère.

La postérité de la complémentarité "Taoïsme sexuel et Li Kui"

Et les hommes chinois aujourd'hui ? Eh bien, ils semblent suivre les traces de Li Kui : beuverie sans retenue. Et pendant leurs beuveries, ils se font accompagner d'une présence féminine à la manière taoïste : cf.nos messages précédents sur l'alcool consommé sans retenue, et du statut de la femme comme support pour la virilité.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire